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À onze ans, je me rendais souvent avec mes sœurs et avec nos quelques amis qui habitaient sur la même que nous dans le grand champ qui borde la route 335 à Bois-des-Filion. C’est à cet endroit que l’on construira – finalement – l’autoroute 19. Un petit sentier escarpé nous menait jusqu’à une grande fosse où aboutissait un tuyau d’égout. Peut-être n’était-ce que des eaux grises, je ne le sais pas. Une grande mare s’y était formée et il y flottait plusieurs déchets, dont un vélo et quelques pneus abandonnés. On se serait crus dans Stand by Me ou peut-être même dans Les aventures de Tom Sawyer. Ou en tout cas, dans notre tête pleine de jeunesse. Alors, armés de lampes de poche, nous partions à l’aventure dans l’immense tuyau. Notre objectif était d’aller plus loin que le premier tournant – j’ai réussi une seule fois à le faire. Nous l’essayions quelques fois par semaine, dès que nous n’avions rien à faire. Je devais toujours y aller la première parce que j’étais la plus vieille. Mes sœurs devaient être au centre avec nos amies et Marc-André devait fermer la marche parce que c’était le seul garçon. Habituellement, après quelques pas, ma sœur Laurence se mettait à hurler « J’AI ENTENDU QUELQUE CHOSE, ON PART! ». Ceux qui la connaissent savent pertinemment qu’elle n’a pas changé depuis. Alors tout le monde partait en hurlant et j’étais laissée seule avec mon orgueil et ma lampe de poche.
Après, nous nous rendions dans un grand parc qui se situait au centre de cours de maison. C’était un parc peu connu à Bois-des-Filion où je suis allée quelques fois plus tard pour jouer au croquet avec des amis (oui, nous avons commencé à jouer au croquet après la mort de mon grand-père, quand ma grand-mère a ainsi découvert un vieux jeu de croquet qui lui appartenait dans le garage). À l’époque, il y avait un énorme arbre duquel pendait une espèce de liane naturelle. Nous grimpions de façon assez acrobatique jusqu’à une branche élevée et nous sautions dans le vide avec la liane. Derrière l’arbre, dans un petit fossé rempli de buissons, nous avions construit une petite cabane où nous tenions à peine à deux.
Nous finissions parfois nos journées d’été en nous rendant dans le boisé au bout de la rue Carmel, à Terrebonne. Nous n’avions qu’à escalader un sentier particulièrement à pic pour atteindre une petite clairière à quelques centaines de mètres de l’autoroute 640. Là, on trouvait une panoplie de framboises et de mûres. Parfois même des fraises des champs.
Et puis quand il faisait très chaud au camp de jour, nous partions en expédition. Nous traversions les viaducs inutiles construits il y a près de 40 ans (ceux qui serviront un jour à la 19, autoroute promise depuis quarante ans, mais inachevée à cause de manques de fonds) et nous marchions près d’une demi-heure dans la forêt qui longeait la 640 pour atteindre une petite cascade dont le fond était en glaise. On les appelait les chutes de glaise. On se rendait en haut et on s’asseyait dans la cascade, puis on se laissait glisser (la glaise mouillée est VRAIMENT glissante) jusque dans une mare remplie de crapauds. Les garçons se plaisaient à nous lancer des mottes d’argile dans les cheveux. Puis nous repartions et marchions avec la peau craquante jusqu’au camp de jour où on se rinçait avec de l’eau glaciale.
Quand j’avais treize ans et que j’étudiais à Rosemère, j’aimais le midi aller m’asseoir avec mes amies dans un petit parc pavé de briques où trônait une grande fontaine souvent remplie de savon par des garçons de notre âge qui cherchaient à se divertir. On s’assoyait sur un banc de parc et on y mangeait notre lunch. C’était à l’époque où les yogourts à boire étaient très à la mode (tellement plus cool qu’un yogourt habituel) et donc on s’amusait, une fois le contenant vide, à le presser le plus fort possible et à regarder qui avait réussi à faire voler son bouchon le plus loin.
Parfois encore on allait à un grand parc qui bordait la rivière des Mille-Îles, à dix minutes à pied de l’école secondaire. On s’installait sur les balançoires, on se balançait le plus haut possible et c’était à celle qui réussirait à sauter et à voler le plus haut. Nous tracions alors de magnifiques arcs dans le vide avant de nous écraser dans le sable en rasant la foulure chaque fois.
D’autres fois, nous allions manger près d’un grand étang où des canards, des oies et des cygnes pataugeaient gaiement. C’était à celle qui réussirait à lancer son bout de pain le plus loin.
Et sinon nous allions « illégalement » dans la cour de l’école primaire pour jouer à Homme sur terre dans les modules pour enfants, avant de nous faire chasser par une surveillante qui nous aurait remarqués.
Aujourd’hui, j’ai vieilli et ces activités ne font plus partie de mon quotidien.
Mais aujourd’hui, la fosse sera remplacée par une autoroute, la liane a été coupée par la ville parce qu’elle était trop dangereuse, la clairière de framboises a été remplacée par des condos, la chute de glaise a été remplacée par un quartier industriel. Le Bois-des-Filion de mon enfance a disparu. Maintenant, nous avons une réglementation sur le style des panneaux d’affichage, nous avons des haut-parleurs qui jouent de la musique sur la rue principale et nous avons des platebandes de fleurs à la tonne pour décorer la ville. La ville a certes un charme évident maintenant… mais tous ces endroits qui nous paraissaient autrefois pittoresques et aventureux dans notre jeune temps ont disparu. Je sais que c’est aussi le cas de la plupart des enfants qui ont grandi en banlieue. Les terrains vagues qui ont modulé notre enfance se vendent à des prix d’or et ne survivent jamais une décennie.
On me demande souvent où je trouve toute cette inspiration pour écrire sans arrêt, fictions et blogues. Je la trouve dans ces souvenirs furtifs qui me permettent encore aujourd’hui de garder non seulement un cœur d’enfant, mais un cœur optimiste. Je sais que chaque événement vécu, je m’en ennuierai dans quelques années. Et donc je profite du moment présent pour que les traces de ma jeunesse demeurent toujours colorées dans mon esprit.
Je suis une nostalgique incorrigible. Je l'admets volontiers et sans honte.

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