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vendredi 23 mars 2012

À la manifestation

Tout est chamboulé dans notre beau pays, ces jours-ci... De un, le printemps a des problèmes de personnalité et se prend pour l'été, de deux, les étudiants universitaires et collégiens sont dans la rue.

Hier, on a pu oublier pendant quatre heures qu'encore une bonne partie des Québécois nous trouvent, dans le meilleur des cas, énervants. Dans les rues du centre-ville de Montréal, c'était la folie. De McGill à Concordia, du quartier des affaires au quartier latin, de l'UQÀM au Vieux-Port, nous étions partout. Partout, c'était du rouge et des cris. Et non, ce n'était ni Massacre à la tronçonneuse, ni un porno à thématique Saint-Valentin. C'était bel et bien une des plus grosses manifestations étudiantes qu'ait jamais vécue le Québec. Et de voir ces retraités, ces jeunes familles et ces journalistes (d'ailleurs, on a croisé Jean-François Lisée à la station Lionel-Groulx et il avait manifestement une lueur d'excitation dans le regard en nous regardant) qui nous criaient des encouragements sur les trottoirs, du haut des balcons et sur les toits des immeubles, ça faisait chaud au coeur. Sans parler des chauffeurs de métro qui nous klaxonnaient des encouragements, des policiers qui nous applaudissaient, des camionneurs de Labatt Bleue qui se faisaient aller le klaxon, des employés de l'Office québécois de la langue française qui nous incitaient à crier plus fort et de ces enfants qui avaient peinturé à la gouache rouge les fenêtres de leur garderie et nous saluaient en riant.

Tout ça, ça rend fier de faire partie du mouvement. Parce que ça nous rappelle que ce pour quoi nous nous battons, ça ne touche pas seulement les étudiants, mais toute notre société. Ce n'est pas juste de notre porte-feuille que nous nous inquiétons, mais des conséquences qu'une hausse aurait sur l'avenir du Québec. En secondaire 4, notre enseignante polonaise d'anglais nous répétait souvent : « Knowledge is the power ». Elle avait même affiché une pancarte à cet effet au-dessus du tableau. À l'époque, on comprenait bien sûr ce que ça voulait dire, mais ce n'est que par la suite que j'ai lu beaucoup sur le Québec d'il y a plus de cent ans et que j'ai vraiment compris ce que la Révolution tranquille nous avait apporté. Au Cégep, ma professeur de littérature nous répétait souvent l'ancien credo du Québec : « Qui naît petit pain meurt petit pain ». Tout un mode de pensée. Nous n'avons qu'à regarder nos propres grands-parents qui, pour la plupart, n'ont pas pu étudier plus loin que le secondaire, s'ils s'y sont même rendus... Et pourtant, beaucoup de nos grands-pères et grands-mères avaient un énorme potentiel. Bien sûr, ils ont souvent eu une vie très respectable, mais quand je repense à mon grand-père Coutu qui avait une passion sans bornes pour l'histoire et pour la littérature, je me dis qu'il aurait vraiment pu devenir un grand historien s'il l'avait pu.

Avec le gouvernement fédéral qui a aboli le registre des armes et qui remet en question le droit à l'avortement et le gouvernement provincial qui juge que les étudiants doivent faire leur juste part (comme si être sur les bancs d'école pendant quinze ans ou vingt ans pour être ensuite moins bien payé qu'un plombier n'était pas assez), on se demande vraiment si le Canada ne s'amuse pas à détruire tous ses acquis.

Et dire que notre ministre disait il y a à peine quelques semaines que ce n'est pas 5 % des étudiants en grève qui l'impressionnerait... on est rendu à 70 %. J'avoue que moi-même je n'aurais jamais cru que le mouvement prendrait autant d'ampleur. Mais hier, à la manifestation, c'était magique... Montréal était survoltée. Et de voir des gens sortir sur leur balcon en agitant un morceau de vêtement rouge, c'était vraiment touchant et ça nous a redonné foi en la société, en ces gens qui sont capables de passer outre un peu de trafic causé par le trafic. En ces gens qui ne disent PAS : « Ces jeunes ne pensent qu'à eux... s'ils savaient combien leur manifestation nous coûtera en taxe...! ». Pour leur information, nous savons tout à fait combien la manifestation coûtera en taxes. C'est une des raisons pour laquelle elle a lieu. Parce que le gouvernement ne s'énerve que quand on commence à s'en prendre à sa précieuse économie. Parce que hier, non seulement nous avions bloqué tout le centre-ville, mais même l'Université de Montréal avait décidé de suspendre toutes ses activités pour « éviter les dangers de la manifestation ».

Je trouve des fois que les politiciens manquent franchement d'imagination, à toujours proposer des solutions faciles, sans en regarder les conséquences. De toute façon, suffit de regarder leur campagne électorale pour comprendre que l'imagination, c'est pas leur fort.

Mais là, vraiment, il est un peu temps qu'ils commencent à nous prendre au sérieux. Nous ne sommes pas juste une bande d'illuminés communistes. Notre mouvement regroupe des étudiants de tous les horizons. D'ailleurs, c'était particulièrement émouvant (voir : drôle) de voir les étudiants en droit de l'Université de Montréal aller manifester en complet. Ou les médecins, les pharmaciens et les étudiants en bioméd d'y aller en sarrau. Je ne vous parlerai même pas des jeux de mots splendides du programme de littérature française de l'Université de Montréal, réputés pour avoir une imagination comme pas permise. Ou encore les architectes qui faisaient semblant de s'effondrer sous de gros cubes rouges. Ou les audiologistes qui parlaient du dialogue de sourd. Ou les ingénieurs de Polytechnique qui clamaient : « Si vous voulez que vos ponts commencent à tenir un peu, empêchez la hausse! ».

Stéphane Laporte, chroniqueur à La Presse, nous avait dit de faire des pancartes intelligentes. Il a été servi. D'ailleurs, je ne suis pas peu fière de dire qu'une des nôtres a été mentionnée dans un article de Patrick Lagacé. Sa pancarte préférée, c'était celle de traduction : « Acculer les étudiants au pied du mur, c'est un barbarisme ». On en avait plusieurs dans la même veine, du genre : « Copier le reste du Canada, c'est un anglicisme », « Accessibilité et hausse des frais ne sont ni synonymes, ni cooccurrents », « Faire porter le fardeau aux étudiants est un non-sens » ou un classique « Sorry, this sign is in English only. Traduction on strike! ». Vous voyez le genre.

Bref. Y'a des fois comme ça où je suis fière de nous, traducteurs, étudiants, Québécois. Suffit de continuer comme ça.

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