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vendredi 13 avril 2012

J'ai envie de me rouler en boule et de fixer le vide

Non mais quelle situation de merde!

Savoir que ma session et mes projets de voyage sont en danger, c'est une chose. Vivre dans une angoisse chaque jour depuis deux mois, c'est autre chose. Devoir convaincre chaque jour que les étudiants sont des citoyens responsables et savent tout à fait dans quoi ils s'embarquent en partant en grève, c'est autre chose. Devoir se battre contre ses propres amis, ses propres compagnons de classe, parce qu'ils jugent que les grévistes sont nombrilistes et devraient penser aux pauvres étudiants qui ne veulent qu'aller à leurs cours, c'est autre chose. Devoir se retenir de pleurer à chaque courriel reçu par l'Université parce que je sais que des milliers d'étudiants le prendront au sérieux et que par conséquent, les lignes de piquetage seront encore plus difficiles à maintenir la semaine prochaine, c'est autre chose.

Depuis le début de cette grève, je ne suis allé dans des manifestations contre le gouvernement que deux fois. Toutes mes autres actions ont été pour convaincre des gens de ne pas passer les lignes de piquetage, tout simplement parce que ça ne se fait pas. Le gouvernement doit se délecter en nous regardant se battre entre nous. Ça me fait juste penser aux clans écossais qui ont été détruits contre les Anglais par leurs propres batailles internes.

Chaque ami, chaque collègue qui traverse les lignes de piquetage, nous trahit un peu. Il nous dit clairement que son propre bien-être est plus important que celui de la majorité manifeste. Chaque étudiant qui traverse les lignes de piquetage me donne une envie de pleurer et, surtout, me déçoit. Parce qu'il me rappelle à chaque fois à quel point la société occidentale est individualiste.

Moi aussi je veux étudier. Quand j'entends des amis qui se plaignent de leur fin de session, je pleure de jalousie. Mon dernier examen était censé être aujourd'hui. Dans deux semaines, j'ai un billet d'avion que je ne peux pas modifier pour aller en France durant un mois. Et quand je pense à la France, ce n'est pas de la fébrilité que je ressens, c'est une peur sourde de devoir me résigner et de devoir tout annuler.

Moi aussi je veux terminer ma session. Pardi, je termine mon foutu baccalauréat. Donc oui, moi aussi, la grève me fera perdre probablement quelques milliers de dollars, considérant que je prendrai plus de temps à me trouver un emploi ainsi. Sans parler du billet d'avion que je perdrai peut-être.

Moi aussi je veux stresser pour mes examens. Et juste pour ça. C'est un stress sain, que j'ai appris à maîtriser depuis plus de dix ans maintenant. Mais l'insécurité d'une grève, ça me gruge. J'ai fait trois fois de l'insomnie en une semaine, alors qu'habituellement, si je ne suis pas endormie en quinze minutes, je m'inquiète. Dans la vie, je suis quelqu'un avec des plans B, C, D et E. Mais là, je les ai tous écoulés et chacun mène à des conséquences plus ou moins désastreuses, relativement parlant, bien entendu.

Cette grève, je n'ai pas de doute que nous la gagnerons. Et je sais aussi que ce sera seulement une partie des étudiants qui auront dû se priver pour faire gagner tout le monde. Et que quand nous aurons gagné, soudainement tout le monde trouvera qu'en fait, cette hausse, c'était complètement ridicule. Que quand leurs précieux cours ne seront plus en danger, ils retrouveront la raison. C'est toujours comme ça.

Moi aussi, je suis tannée de la grève. Depuis deux mois, la moitié de nos soupers en famille terminent en un véritable désastre parce qu'une de mes soeurs est contre la grève, son chum aussi, alors que mon autre soeur et moi sommes pour. Mon père évite sagement de se prononcer parce qu'il sait que sa véritable opinion créerait une guerre civile dans la maison et ma mère souhaite seulement éviter la chicane. Et faut bien dire que dans cette famille, personne n'a la langue dans sa poche. Alors les discussions sont enflammées et les pleurs viennent facilement.

Moi aussi, je voudrais que mon seul soucis soit ma recherche d'emploi, soit ma réservation des auberges jeunesse en France, soit mon examen final en Histoire ou mon projet de trente pages en terminologie. Soit ma recherche d'appartement.

Mais malheureusement, je suis trop occupée à aller défendre les valeurs qui rendaient le Québec unique en Amérique du Nord, au détriment de mes obligations personnelles. Mes obligations morales passent avant.

Parce que moi, je ne veux pas passer à l'Histoire comme celle qui a foutu une injonction contre un mouvement qui allait changer l'Histoire (qu'on le veuille ou non, on a déjà battu les records de durée et d'ampleur). Ou celle qui a dit, après l'injonction : « Enfin, bon débarras! On n'a plus cette bande de sauvages qui nous bloquent les entrées » (ici, je combine quelques qualificatifs que j'ai entendus de la part d'étudiants et d'enseignants). Je veux que mes petits-enfants soient fiers de mes combats. Pas que j'aie juste à leur dire : « Oh, vous savez, moi à ce moment-là, je voulais juste aller à mes cours! Rien d'autre. »

Moi, l'Université m'aura appris malgré elle à me battre pour mes convictions. Ou tout du moins, à respecter le droit de grève des étudiants.

Oh et j'aurai aussi appris le putain de Code Lespérance au grand complet, à force de faire des Assemblées générales qui respectent le Code à la plus petite lettre pour s'assurer que la ministre ne puisse pas plaider contre la non-légitimité de nos votes.

Sans parler de mes nouvelles aptitudes en gestion de crise.

Au fond, cette grève m'a probablement beaucoup plus appris que ce qu'on m'aurait jamais enseigné en cours. Parce que j'ai saisi ma chance de retirer du positif de la situation, voilà tout.

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